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6 mars 2008

L’éducation artistique

Entretien avec Joëlle Gonthier

- Dans le projet des nouveaux programmes 2008, l’éducation artistique devient « pratiques artistiques et histoire des arts ». Que révèle dans ses contenus, ce changement d’intitulé ?

  • L’intitulé annonce des« pratiques artistiques » dont le texte ne confirme pas la présence et que l’emploi du temps prévu rend difficile à déployer. Le texte parle d’« initiation » et de « sensibilisation », plus que d’« enseignement ». Imaginez qu’en français ou en mathématiques, l’apprentissage soit nié et que l’on choisisse d’aborder ces disciplines uniquement sous l’angle esthétique et par les gestes qu’ils requièrent comme il en question pour les arts ! On expédie les arts visuels en deux lignes d’une extrême généralité -donc obscurité-, alors que l’on prétend rendre ces domaines accessibles à tous. Il existe ainsi des écarts considérables entre l’effet d’annonce donné au texte dédié aux arts, sa rédaction effective et la réalité de la classe. De mon point de vue, nous assistons à la mise en place d’une école à plusieurs vitesses. Si l’on en croit ce texte, comme ceux du Ministère de la Culture, l’école voit sa compétence restreinte puisque c’est à la marge ou hors du temps scolaire (en particulier avec les dispositifs d’aide à la personne et de cours privés ou d’ateliers) que la « pratique » des arts a droit de cité. Cette évolution aggrave les distinctions culturelles, et les ségrégations sociales. Elle laisse aussi deviner une privatisation grandissante et une marchandisation de la culture. Il semble aussi admis que les élèves ne soient pas aptes à créer, mais seulement à devenir des consommateurs capables d’identifier un « produit » fut-il patrimonial. Dans un tel contexte, comment l’élève et son enseignant vont-ils aborder des contenus et des démarches quand la maîtrise technique (si difficile à acquérir même pour l’enseignant) et l’aspect esthétique (pouvant être assimilé au Beau) sont valorisés comme au 19èmesiècle et la formation de la personne perdue de vue ?

- Pourtant, les programmes introduisent l’histoire des arts demandée notamment dans le récent rapport Gross ?

  • Adosser une pratique à des références et disposer de repères est nécessaire. Toutefois, la version donnée ici à l’histoire des arts est décevante, passéiste et très marquée. Les artistes « contemporains » ne sont pas contemporains des enfants, mais le plus souvent de leurs grands-parents ! C’est une version expurgée de l’art qui néglige ce qui en fait son histoire (les réflexions, les choix, les ruptures, les recherches..) pour ne conserver que quelques figures tutélaires consensuelles. Il s’agit plus de « monuments à ne pas manquer » et de marqueurs sociaux. Le tout est difficile à faire exister en classe, surtout à moyens constants. Par exemple, comment les enseignants pourront-ils donner du concret aux distinctions préconisées en horlogerie, émaillage et autres arts appliqués, sans contact direct avec l’objet ou sans enseigner ce qu’est une reproduction ou un multiple face à une pièce unique ? Et pourquoi oublier le théâtre, la danse, le cinéma et les interactions entre les arts ? Il y a une mise à l’écart de l’art en train de se faire. Le texte néglige les avancées de la recherche en pédagogie et en didactique de l’enseignement artistique, les efforts créatifs et l’implication des enseignants, ainsi que le renouveau de la médiation culturelle des musées, centres d’art ou bibliothèques. Il ne considère pas davantage le plaisir et l’intérêt des élèves pour la pratique artistique et la richesse et la diversité de l’espace que celle-ci leur permet d’investir. En fait, qu’est-ce que nier la contemporanéité du savoir sinon nous éloigner non seulement de la possibilité de nous l’approprier, mais aussi d’en créer nous-mêmes ?

- Selon vous, les élèves ne vont pas s’y retrouver ?

  • Cette approche n’offre pas « à tous les enfants des chances égales de réussite ». Le texte saute allègrement des étapes de la construction des savoirs et des compétences. Les éléments de problématisation, si nécessaires à la compréhension, sont évacués. Pourtant, nul ne perd de temps à se demander pourquoi la peinture et le tableau ont occupé une place majeure dans notre culture et pourquoi il y a si peu de pratique de la peinture aujourd’hui à l’école alors qu’il convient d’admirer les œuvres qu’elle permet de créer ? Les élèves ont besoin de découvrir et de questionner ce que font les êtres, ce qu’est la vie en société… La pratique artistique, en sollicitant entre autres l’observation, l’analyse et la verbalisation, contribue à les faire naître à eux-mêmes, ce qui n’est pas un mince profit dans une perspective de formation ! Au lieu de cela, le programme insiste sur les bonnes techniques pour produire un effet esthétique. C’est comme réduire un texte à sa graphie et le vider de sens. L ’art contribue à penser le monde, à (se) le représenter, donc à s’y intégrer. Plus encore, il permet de créer d’autres mondes et de donner corps à la rêverie. Comprendre l’histoire de l’humanité ou se former à la recherche passe par l’expérimentation de tels pouvoirs. Le moins disant pédagogique des programmes nous soustrait cette liberté-là.

- Selon vous, peut-on considérer les pratiques artistiques comme fondamentales ?

  • La peinture est plus ancienne que l’écriture ou le calcul. Elle est l’une des expressions majeures de notre humanité comme le sont la poésie, la musique, la danse, le théâtre… Le dessin est l’une des sources de la géométrie, de l’écriture… L’art participe tant à la formation de la pensée et à l’élaboration de connaissances que le retirer du champ revient à fragiliser durablement l’édifice. Supposer que l’on apprend frontalement, sans détours, sans imaginaire, sans désir, sans prendre appui sur des connaissances parfois étrangères ou éloignées du domaine étudié ou sans les autres est une fiction dangereuse pour l’avenir de l’école et une violence faite à chacun. Si l’enseignement n’était qu’une piqûre avec effet immédiat, cela se saurait.

Joëlle Gonthier, plasticienne, enseignante d’arts plastiques

 

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